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– «L’échec est nécessaire en musique comme en entreprise» –

5 août 2016
  • « Adolescent, je voulais devenir musicien professionnel. C’est le plus gros chagrin de ma vie de ne pas l’avoir fait », confie, Gérard Brémond. – Sipa

Portrait SYMPHONIES PATRONALES 6/7. Cette semaine, « Les Echos Business » vous proposent de découvrir l’identité de patrons qui font rimer direction d’entreprise et musique. Aujourd’hui : Gérard Brémond, président du groupe Pierre et Vacances.

1. De quel instrument de musique jouez-vous ?

De la guitare, mais je n’en joue plus aujourd’hui. Tout a commencé à l’adolescence. A l’époque, un de mes musiciens préférés était le guitariste de jazz Charlie Christian, qui a démocratisé l’usage solo de la guitare électrique. Il a fait très peu d’enregistrement, mais ils étaient tous géniaux. Sur un instrument un peu ingrat qu’était la guitare électrique à l’époque, il arrivait à faire des choses extraordinaires. Dans un style différent, il y avait Django Reinhardt. J’ai aussi pris en considération des éléments de confort. Une guitare se transporte facilement.

J’ai commencé la guitare à 13 ou 14 ans. Je n’avais joué d’un instrument avant. J’ai commencé à aimer la musique, avant de vouloir jouer d’un instrument. Adolescent, je voulais devenir musicien professionnel. C’est le plus gros chagrin de ma vie de ne pas l’avoir fait. J’ai renoncé à ce choix-là après un évènement particulier. Elève au Lycée Janson de Sailly à Paris, j’ai créé un orchestre avec plusieurs amis musiciens. A cette époque, les compétitions entre orchestres étaient très répandues. Nous jouions souvent face à l’orchestre de Sacha Distel, qui gagnait le plus souvent. Un jour que nous répétions, Olivier Despax, un guitariste, est arrivé.  Je lui ai prêté ma guitare comme il n’en avait pas avec lui : il était 10 crans au-dessus de moi.

C’est sûrement l’un des souvenirs les plus douloureux de ma vie. J’ai vu dans le regard de mes amis quelque chose qui me disait, «mon vieux, ta place tu peux la laisser à ce gars-là ».Ce fut un coup terrible. Ce guitariste est venu me trouver le lendemain et m’a proposé de me mettre à la basse comme nous n’en avions pas dans l’orchestre. Je m’y suis mis  et j’étais moins mauvais à la basse qu’à la guitare. J’étais décidé à être professionnel, mais après cet épisode, et l’écoute des grands musiciens de jazz, j’ai considéré que mon niveau de créativité et de technique était trop insuffisant pour le devenir. La mort dans l’âme, j’ai arrêté la guitare et la basse. Je n’ai plus jamais joué depuis. Il a fallu faire le deuil. Mais quand je vois Woody Allen en concert à New-York, je dois vous dire que je ne regrette pas (rire) !

2. Quels sont vos artistes préférés ?

Les guitaristes Charlie Christian, Django Reinhart, Wes Montgomery pour les plus anciens. Mais aussi John McLaughin, John Scofield, Biréli Lagrène pour les plus récents.  En dehors des guitaristes,  j’écoute suivant les périodes, qu’il fasse beau, qu’il pleuve, qu’il fasse nuit, ou jour. Mes compagnons de route les plus permanents sont le pianiste Errol Garner,  qui pour moi est l’image de la jubilation, du swing. Il y aussi un autre pianiste de jazz, Count Basie. Le matin, pour des personnes qui se couchent tard comme moi, écouter Errol Garner ou Count Basie, c’est mieux que le café ! J’écoute aussi, un peu, Oscar  Peterson, Thelonious Monk et mon ami Ahmad Jamal.

Outre l’écoute de la musique, je possède le Duc des Lombards et TSF Jazz. J’ai donc des relations avec des musiciens. L’une de mes relations les plus fortes est avec Ahmad Jamal, qui malheureusement joue moins actuellement. Je l’ai récemment vu à New-York,  Il jouera le 4 août prochain au festival Jazz in Marsiac.

Le fait d’avoir été musicien me fait comprendre les harmonies et me rend exigeant. La musique de jazz actuelle n’est plus aussi bonne qu’avant. Il n’y a plus autant de de courants qu’avant, avec le swing, le bebop. Il n’y a plus les génies d’avant. Je ne dis pas ça pour faire de la nostalgie. Il y a néanmoins beaucoup de plaisir à écouter des musiciens actuels avec beaucoup d’émotions comme les pianistes Laurent de Wilde ou Jacky Terrasson !

3. Et les morceaux que vous adorez ?

Beaucoup les compositions de Thelonious Monk, comme Blue Monk. Le spectre est très large, cela va de Louis Armstrong dans les années 1926/1927, à bien d’autres.

4. Que vous inspire la musique pour le business ?

L’un des enseignements du jazz, c’est d’éviter la routine. Thelonious Monk ou Miles Davis mettait toujours les musiciens en danger. Chez Pierre &Vacances, je travaille avec une personne s’occupe du tourisme : j’aime parfois lui demander des choses qui ne sont normalement pas dans ses compétences. Il y a aussi la notion d’intercommunication, qui permet la créativité.
Dans le jazz, il y a aussi l’improvisation, donc parfois l’échec. Le pire, ce sont les personnes qui demeurent dans leur zone de confort. L’échec est nécessaire. Vous ratez une improvisation, c’est permis, si vous prenez des risques bien entendu. Le jazz, c’est le risque.

5. Dans quelles circonstances écoutez-vous de la musique, à défaut d’en jouer ?

Le soir, vers minuit ou une heure du matin, j’écoute TSF Jazz et pas mal d’enregistrements. Je vais souvent aussi aux concerts, ou assister à des les festivals. Il m’arrive parfois d’écouter de la musique au bureau. J’aime regarder des lives en dvd : quand vous avez été musiciens, vous comprenez les échanges entre eux.

Sinon j’ai une règle qui ne change pas : J’écoute tout sur du vinyle. Le CD est terrible, il a comprimé le son. Je me souviens de feu mon ami Jean-François Bizot, cofondateur de Radio Nova , qui ne jurait lui-aussi que par les vinyles.

6. Que dit la guitare de votre personnalité ?

Je ne sais pas. La guitare n’est pas mon instrument préféré. Mais, plus globalement, le jazz est pour moi la vie dans son entier. L’émotionnel et le rationnel s’y conjuguent parfaitement. Le rationnel est au service de l’émotion. Quand vous écoutez de la musique, vous êtes touché émotionnellement et rationnellement. Quand quelqu’un fait un solo, je suis capable de jouer en même temps : c’est mon côté rationnel. Vous faites 4 notes, avec du souffle, avec des ruptures de rythme, c’est l’émotion. Il y a de l’émotion, de la magie. Un morceau interprété par X ou Y, il peut être creux ou génial. C’est plus facile en musique que dans la réalité !

7. Cet été, si vous ne deviez partir qu’avec un seul album en vacances, quel serait votre choix ?

Tout dépend des circonstances du départ. Si je pars sur une île déserte après un malheur, j’ai deux options : soit j’amène quelque chose pour m’accompagner dans cette période nostalgique, par exemple avec Lover Man de Charlie Parker, pas parfait musicalement mais déchirant ; soit je veux me remonter le moral et j’apporte Concert by the sea d’Errol Garner, il y a 3 CD, j’en ai pour un long moment, c’est parfait…(il marque une pause).Mais Je crois quand-même que je prendrai Errol Garner, parce que c’est l’élixir de la vie. Il n’écrivait pas ses compositions. Il avait l’oreille absolue. Parfois, je suis jaloux de lui, mais c’est un sentiment fugace et mesquin (sourire).

Propos recueillis par Samuel Chalom

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